Al-vacarm Ghiyath Al-Dine Abul Fath Omar Ibn Ibrahim Al-Khayyem
(1044 - 1123 ap.jc)
PRESENTATION
Ghiyath al-Din Abu Fath Ibn Ibrahim al-Khayyami, plus connu sous le nom patronymique de Khayyam, qui signifie "fabricant de tentes", est né à Nishapur, ville située en Khurassan, province du nord-est de l'Iran. Certains auteurs ont suggéré son origine arabe par son appartenance à la tribue arabe khayyami. On ignore les événements et les détails de sa vie, notamment ceux de sa jeunesse. Même les dates précises de sa naissance et de sa mort ne sont pas indiquées clairement par les historiens. Ce n'est qu'en se référant aux données biographiques de ses illustres contemporains (en particulier celles de son maître Avicenne) qu'on a pu reconstituer approximativement la date de sa naissance (1021-1022?) et celle de sa mort à Nishapur (1122). Eu égard aux mêmes critères, les critiques ont peine à croire à la légende - rapportée par l'historien Rashid al-Din - selon laquelle Khayyam, suivant les mêmes cours que Hasan-i Sabbah, le chef de la secte des ismaéliens, et Khadja Nizam al-Mulk, vizir du sultan saldjukide Alp Arslan, aurait conclu un pacte d'amitié et d'entraide avec ses célèbres condisciples.
Apprécié de son vivant dans son pays natal pour ses qualités de savant astronome, Khayyam n'a connu sa véritable vogue poétique à travers le monde - plus particulièrement dans les pays anglo-saxons - qu'à partir de 1859, année où le poète anglais Edward Fitzgerald publia son ingénieuse adaptation en vers des ruba'iyyat . Dès lors, une multitude de traductions faites en plusieurs langues, d'après les manuscrits découverts au fil des années, ont suscité parmi les orientalistes une somme de controverses souvent passionnées sur l'authenticité et l'interprétation de ces poèmes, mais qui sont loin d'aboutir à des conclusions définitives.
CONTRIBUTIONS ET OEUVRES
Il est certain, que Omar Al-Khayyam a cultivé toutes les sciences importantes de son époque: les mathématiques, la physique, l'astronomie, la philosophie (dans la métaphysique, il a écrit "Risala Dar Wujud" et le "Nauruznamah" récemment découvert) et la médecine, sciences dans lesquelles il a atteint le plus haut degré d'érudition. Son autorité en astronomie fut telle qu'en 1074, lorsque le sultan saldjukide Djalal al-Din Malik shah voulut réformer le calendrier persan, c'est à lui qu'il fit appel à la tête d'une équipe d'astronomes de l'observatoire de Marve, Khayyam institua une ère nouvelle, appelée "Al-Tarikh-al-Jalali"(du nom du sultan), selon laquelle une année bissextile fut introduite tous les quatre ans dans l'ancien calendrier persan.
Parmi les quatorze traités et ouvrages scientifiques attribués à Khayyam, deux seulement nous sont parvenus, dont l'un traite de la valeur des postulats d'Euclide, et l'autre, plus important, de la démonstration des problèmes d'algèbre "fi Maqalat al-Jabr wa al-Muqabila". Dans ce traité, traduit en français et en anglais, l'auteur après avoir classé systématiquement les équations du deuxième et du troisième degré (selon le nombre des termes que celles-ci contiennent) s'est efforcé de les résoudre toutes.
C'est sans doute en vertu de la valeur de cet ouvrage que, dans son Introduction to the History of Science (Washington, 1927), G. Sarton présente Khayyam comme "l'un des plus grands mathématiciens du Moyen Âge".
Un poète controversé
Malgré toute leur importance, ces travaux, loin de donner satisfaction à l'auteur dans ses recherches métaphysiques, ont provoqué chez lui de vifs sentiments de déception et d'amertume. Khayyam a exprimé ces sentiments dans de parfaits poèmes épigrammatiques appelés ruba'iyyat (singulier ruba'i , qu'on pourrait traduire en français, faute de terme propre, par le mot "quatrain").
Probablement d'origine persane, le ruba'i se compose de quatre vers, construits sur un rythme unique; le premier, le second et le quatrième riment ensemble, le troisième étant un vers blanc. Du fait de la brièveté du quatrain, le poète est tenu de présenter sa pensée, généralement d'ordre philosophique, moral ou spirituel, sans avoir recours à la moindre fioriture. Certes, avant Khayyam, d'autres poètes avaient composé des ruba'iyyat , mais ce n'est qu'avec l'œuvre du poète de Nishapur que ce genre a atteint son plus haut sommet de perfection.
Cependant, quelque paradoxal que cela puisse paraître, les ruba'iyyat ne connurent la popularité que longtemps après la mort de Khayyam. Entre-temps, un certain nombre de poètes et d'hommes de lettres composèrent eux aussi des quatrains, mais le nom de Khayyam étant en quelque sorte lié à cette forme de poésie, une multitude de pièces faites au cours des siècles furent enregistrées sous son nom. À la fin du siècle dernier, le nombre des quatrains attribués à Khayyam atteignait plusieurs centaines; les orientalistes commencèrent à émettre des doutes sur l'authenticité de ces poèmes et entreprirent de minutieuses recherches pour en vérifier les sources. On écarta ainsi plus d'une centaine de quatrains "errants" appartenant, selon quelques manuscrits, à d'autres poètes et que les compilateurs avaient indûment introduit parmi les ruba'iyyat de Khayyam. Le nombre considérable de ces pièces apocryphes, le petit nombre des quatrains possédant des titres sérieux d'authenticité incitèrent plusieurs spécialistes à douter de l'existence de Khayyam le poète. L'un d'entre eux proposa même, dit-on, d'éliminer ce nom de la littérature persane.
Cette critique approfondie des sources se révélant décevante, quelques chercheurs tentèrent de déterminer les pièces authentiques de Khayyam selon l'inspiration poétique de celui-ci. Prenant comme références de base quelques dizaines de ruba'iyyat recueillis sous le nom de Khayyam dans les plus anciens manuscrits, ils assemblèrent des quatrains à tendance pessimiste ou hédoniste, dont le nombre varie selon les différents choix entre cent vingt et un et cent soixante-dix-huit. Ils éliminèrent ainsi tous les vers teintés tant soit peu de couleur mystique ou morale.
Si scrupuleux soient-ils, la plupart de ces travaux sont entachés d'une flagrante imperfection: ils ont été réalisés à partir des préjugés ou des partis pris des chercheurs; le choix des quatrains est souvent arbitraire et l'on en donne une interprétation "à sens unique". Il est impossible, assurément, de considérer comme authentiques tous les ruba'iyyat d'origine et d'inspiration disparates accumulés pendant des siècles sous le nom de Khayyam; il n'en reste pas moins qu'en procédant ainsi, les chercheurs ont commis une erreur plus grave: ils ont négligé un ou plusieurs aspects importants de l'œuvre du poète. Erreur, en effet, comme dit Paul Valéry, "contraire à la nature de la poésie et qui lui serait même mortelle que de prétendre qu'à tout poème correspond un sens véritable, unique, conforme ou identique à quelque pensée de l'auteur".
Les mêmes doutes, les mêmes divergences d'idées et la même diversité de tendances ne se manifestent-elles pas à l'égard de l'œuvre de 'Attar, autre grand poète iranien postérieur d'un siècle à Khayyam, auteur dont les sentiments mystiques ne peuvent en aucune façon être suspectés. Plus près de nous, Verlaine n'a-t-il pas composé, à la fin de ses navrantes aventures, des recueils chrétiens et d'autres dionysiaques? N'a-t-il pas vécu à la fois des moments d'angoisse où "l'âme vers d'affreux nuages appareille" et des instants où l'emprise de sentiments pieux lui inspira des vers qui sont "pleins d'une humble prière"? Ainsi de Khayyam, dont on peut citer des quatrains hédonistes aussi bien que des ruba'iyyat d'inspiration mystique:
Je ne me suis jamais privé de cultiver les sciences,
[Grâce auxquelles] peu de secrets me sont demeurés
voilés.
Au bout de soixante-douze ans de réflexion,
faite pendant le jour et la nuit,
Je n'ai constaté que mon entière ignorance.Cette cruche fut comme moi un amant larmoyant
Épris de la chevelure d'une créature charmante.Cette anse que tu vois attachée à son col
Fut la main qui donnait l'accolade à une bien
aimée.C'est l'aurore, lève-toi, ô source de grâce!Bois du vin tout doucement et joue ta harpe.Ceux qui sont là n'auront pas un long séjour
Et de ceux qui sont partis personne ne sera de
retour.Personne n'a accès derrière le voile du mystère,
Nul ne connaît non plus la nature de ce piège qui
nous est tendu.
Comme il n'y a aucune autre demeure pour nous
que le sein de la terre,
Bois, car ce sont là des histoires qui n'en finissent
pas.Personne ne parvint à gagner l'amour d'une fille
au visage aussi frais que la rose
Sans avoir reçu auparavant dans le cœur les
morsures des épines.
Regarde le peigne: il a fallu découper le bois en
cent morceaux
Pour qu'il puisse toucher la chevelure d'un être
charmant.
A. Christensen paraît avoir bien compris le caractère multiforme de la poésie de Khayyam lorsqu'il insiste sur la pratique du kétman chez les Iraniens, procédé par lequel ceux-ci dissimulent et laissent dans l'ombre le fond de leur pensée. Il voit ainsi dans le poète "l'excellent représentant de son peuple". L'esprit de 'Umar Khayyam, écrit l'éminent orientaliste danois, est "l'esprit persan tel qu'il était au Moyen Âge et, essentiellement, tel qu'il est encore aujourd'hui [...] Dans le ruba'i , cet esprit persan, tantôt gai et railleur, tantôt sceptique et blasé, tantôt déchiré de doutes, triste, plein d'angoisses, tantôt plongé dans des contemplations mystiques, a trouvé son expression juste."